Depuis des décennies, l’entreprise est le théâtre
d’un affrontement sans cesse renouvelé.
Après avoir réalisé des prouesses et
déchargé de nombreuses personnes de tâches
répétitives, compliquées ou sans grand
intérêt pour l’individu, l’informatique
a peu à peu perdu de sa superbe et se retrouve confrontée
aux même contraintes économiques et fonctionnelles
que les autres Directions de l’entreprise. Tentaculaire,
compliquée, peu flexible, engloutissant des budgets
de plus en plus importants, elle est l’objet de critiques
récurrentes, d’insatisfactions chroniques et
de déceptions largement exprimées et partagées.
J’ai eu, au fil de nombreuses années passées
à conseiller les entreprises, d’abord sur l’évolution
de leur informatique, puis sur l’organisation de leur
Système d’Information et enfin, durant ces
dix dernières années, sur leur management
et leur organisation en général, de maintes
occasions d’en prendre conscience, de m’en émouvoir
et de chercher les causes profondes de cette situation.
Après avoir vécu en forte proximité
avec les informaticiens, j’ai peu à peu passé
le mur et travaillé plus étroitement, non
seulement avec les responsables des grandes fonctions de
l’entreprise et leur Direction Générale,
mais également avec les individus qui, aussi bien
en usine que dans des agences commerciales ou un service
hospitalier, sont les usagers et les utilisateurs quotidiens
de cet outil fantastique qu’est le poste de travail
informatique.
Durant
toutes ces années, j’ai été frappé
par la constance du ce qui n’était au départ
qu’un sentiment s’est trouvé peu à
peu renforcé par le jugement qu’exprimaient
managers et utilisateurs vis-à-vis de leur informatique
et qu’ils formulaient, selon l’occasion et la
conjoncture, par :
- des services non conformes,
- des échéances non respectées,
- des retards sur le lancement des innovations de plus en
plus difficiles à compenser et accepter,
- un budget informatique qui croit aussi vite, sinon plus,
que le chiffre d’affaire,
- des difficultés croissantes et une réticence
à faire évoluer les services automatisés
au rythme des besoins de l’entreprise,
- etc.
Pourtant, les
informaticiens s’efforcent tous les jours d’y
porter remède et l’informatique s’enrichit
constamment et prend une importance de plus en plus cruciale
dans l’industrie et les services. De fait, les technologies
de l’information ont créé de multiples
opportunités de différenciation, de productivité
et de qualité, inimaginables quelques années
avant l’apparition des innovations sur lesquelles
elles s’appuient. Elles ont, pour ce faire, accumulé
à un rythme soutenu des progrès énormes
dans la puissance des unités centrales, le débit
des réseaux de transmission, la facilité d’usage
des terminaux, la simplicité du dialogue homme-machine
ou la cohérence des architectures techniques. Les
méthodes et les outils d’analyse, de conception,
de développement, de test, de prototypage ou d’exploitation
se sont intégrés, adaptés, simplifiés.
Parallèlement, les Directions Informatiques se sont
structurées et enrichies de nouvelles cellules d’Urbanisme
du Système d’Information, d’Architecture
Fonctionnelle et Technique, de contrôle qualité,
de sécurité des opérations, etc. Leur
rôle et la position de leur Direction n’a fait
que se renforcer pour se retrouver, dans bien des cas, au
même niveau que les Directions Fonctionnelles métiers,
au sein du Comité de Direction.
Alors,
pourquoi le décalage identifié et ressenti
entre les besoins de l’entreprise et les performances
de l’informatique est-il resté proportionnellement
aussi grand au cours des deux ou trois dernières
décennies ? Pourquoi a-t-on l’impression qu’à
chaque saut significatif de performance de l’informatique,
l’entreprise accroît d’autant ses exigences
et le niveau de performance attendu ? Comment expliquer
que les entreprises les plus récentes, qui se dotent
des logiciels les plus performants du moment retombent,
après quelques années d’insouciance,
dans les mêmes difficultés que les plus anciennes
?
En
fait, tout au long de ces années, il m’est
également apparu que les difficultés de compréhension
et de communication des populations qui agissent de part
et d’autre de ce mur s’avéraient aussi
récurrentes et prégnantes que les reproches
que suscite « l’informatique ». Apparemment
marginales mais tout aussi réelles et permanentes
elles n’ont pu, elles aussi, malgré les efforts
déployés par une multitude de cabinets de
conseil, être améliorées de façon
réellement significative.
Je suis aujourd’hui convaincu que cette corrélation
est tout sauf fortuite et que, pour répondre à
ces questions, il est essentiel tout d’abord de prendre
conscience que dans cet affrontement deux familles d’acteurs
s’opposent :
- celle qui utilise l’outil informatique, c’est
à dire les responsables des grandes fonctions de
l’entreprise (commercial, marketing, production, distribution,
recherche et développement, ressources humaines,
finances, etc.) et leurs troupes, ce sont les responsables
métiers,
- celle qui conçoit et construit cet outil, c’est
à dire les responsables de l’informatique,
rebaptisée depuis une vingtaine d’années
Système d’Information, et leurs troupes : architectes,
concepteurs, analystes, programmeurs, exploitants, etc.,
ce sont les techniciens de l’information.
L’intimité
de mes relations successives avec les techniciens de l’information
d’abord et les responsables métiers ensuite,
a forgé une conviction qui se fonde sur trois faits.
Tout d’abord les objectifs, les préoccupations,
les organisations et les cycles de développement
adoptés par chacune des populations ont été
construits et enrichis indépendamment, en totale
dissociation, depuis que l’informatique a fait son
apparition dans les entreprises. Puis, en conséquence,
les langages utilisés dans l’un et l’autre
monde pour dialoguer, décrire, agir et archiver les
opérations réalisées, se sont séparés
et n’ont plus de correspondance simple et naturelle.
Les concepts sur lesquels ils se fondent diffèrent
tant par leurs contenus que par leurs frontières.
Enfin, si des concepts comme le processus, le métier
et ses compétences ou l’activité et
ses tâches, possèdent un sens et une différenciation
clairs dans le monde des métiers, il a toujours été
périlleux de trouver ou de bâtir des concepts
qui leur corresponde dans le monde des techniciens de l’information.
Ceux-ci ont conçu, au fil des années, des
concepts comme l’application, le programme, l’interface,
l’architecture ou le réseau que les responsables
métiers ont fini par intégrer dans leur vocabulaire.
Mais ils ont toujours eu beaucoup de mal à les associer
à leurs propres concepts pour en comprendre les correspondances
et en déduire les répercussions de leurs évolutions
sur les systèmes gérés et développés
par les techniciens de l’information.
Dans
ces conditions, l’entreprise est-elle finalement organisationnelle
ou informationnelle ? Est-il plus pertinent de décrire
et analyser son fonctionnement à travers ses processus,
ses métiers, ses compétences et ses structures
ou à travers ses programmes informatiques, ses règles
de gestion et ses échanges d’information ?
Selon la culture, le savoir-faire et la responsabilité
de chacun, la réponse sera différente. Pour
faire face à une question relative au fonctionnement
de l’entreprise, certains auront recours à
la vision organisationnelle qui se référera
aux hommes et aux processus qui progressent de poste de
travail en poste de travail, d’individu en individu
et de structure en structure. D’autres se référeront
à la vision informationnelle qui prendra ses sources
dans les services automatisés, leurs fonctionnalités
et les informations manipulées et échangées
de poste de travail informatisé en poste de travail
informatisé, d’individu en individu et de structure
en structure. Une vision est-elle pour autant plus claire,
plus complète ou plus représentative que l’autre
?
Non.
Elles sont en fait équivalentes et représentent
la même réalité opérationnelle
de l’entreprise, selon des points de vue et des concepts
certes différents, mais ni disjoints ni contradictoires.
D’ailleurs, lorsqu’une entreprise décide
de s’attaquer à ses faiblesses selon un seul
de ces points de vue, sans tenir compte de l’autre,
le résultat est généralement limité
et provisoire. Les exemples relatifs à l’échec
de telles approches, par ignorance ou mise au second plan
de l’un ou l’autre, sont nombreux. Ne s’attaquer
qu’à la vision organisationnelle donne les
échecs cuisants du « Business Process Reengineering
» (BPR) chaque fois que dans cette démarche
on n’a pas impliqué simultanément et
étroitement le Système d’Information.
Mais de la même façon, s’attaquer uniquement
à la vision informationnelle provoque les décalages
que l’on sait, relatifs à l’inadéquation
des outils informatiques aux besoins et aux attentes de
l’entreprise et de tous ceux qui seront appelés
à les utiliser.
De même, lorsqu’une activité est automatisée,
elle soulage les personnes qui en avaient précédemment
la charge et lorsqu’une tâche, précédemment
automatisée à travers l’activation de
programmes informatiques, est reprise par des individus,
en particulier pour enrichir et valoriser leurs contacts
avec les clients, les programmes correspondants sont tout
simplement supprimés du Système d’Information.
Par analogie, traiter une vision sans tenir compte de l’autre
serait comme un caméléon qui privilégierait
ce qu’il voit de l’œil droit sans tenir
compte de ce que lui renvoie son œil gauche. Incapable
de saisir ses proies, il finirait par dépérir
puis mourir de faim. Cela reviendrait à construire
une ville harmonieuse, équilibrée dans ses
formes, conforme aux obligations légales et environnementales
mais dans laquelle les individus ne pourraient vivre, circuler,
se rencontrer de manière simple, naturelle et aisée.
Finalement, les deux points de
vue s’avèrent indissociables par construction
et il ne s’agit ni d’aligner l’un sur
l’autre, ni de faire dépendre l’un de
l’autre. Ils représentent des perceptions différentes
d’une même réalité, unique et
indissociable, celle de la réalité opérationnelle
de l’entreprise qui apparaît à la fois
organisationnelle (le monde des hommes) ET informationnelle
(le monde de l’information digitalisée). Chaque
fois que la séparation des deux mondes contrarie
cette nature des choses, l’efficacité et l’agilité
de l’entreprise s’en trouvent amoindries, et
cela d’autant plus que l’écart est grand.
Prendre conscience et tirer toutes les conséquences
conceptuelles et opérationnelles de cet état
de fait revient à adopter un nouveau paradigme relatif
à l’ambivalence de l’entreprise.
Observer
l’entreprise sous l’angle de ce nouveau paradigme
modifie totalement notre perception de son fonctionnement,
notre analyse de ses faiblesses et notre recherche de solutions
susceptibles d’y porter remède. En particulier,
la recherche permanente et de plus en plus cruciale d’agilité
ne peut se passer d’une approche qui englobe aussi
bien le monde des métiers que celui de l’information.
Dans ce domaine, le paradigme d’ambivalence suggère
d’ailleurs, non d’aborder cette recherche dans
une relation de dépendance de l’informationnel
vis-à-vis de l’organisationnel, mais selon
une approche synergique qui part de l’entreprise et
se répercute sur l’un comme sur l’autre.
Alors, lorsqu’il s’agit de concevoir et structurer
l’entreprise pour en faire un lieu efficace et performant
où les individus s’épanouissent dans
l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes,
autrement dit lorsqu’il s’agit de l’urbaniser,
il ne saurait être question de l’envisager séparément
pour chacun des mondes. L’urbanisation doit être
celle de l’entreprise dans son intégralité
à laquelle doivent contribuer en synergie les responsables
métiers et les techniciens de l’information.
Toutefois, cette approche globale, si elle paraît
à la réflexion logique et naturelle, n’en
est pas moins soumise aux contraintes, nées de la
séparation des deux mondes, qui n’ont manifestement
jamais pu être comblées de manière satisfaisante.
Le décalage récurrent, des cycles de développement
adoptés de part et d’autre du mur, est certainement
l’une des principales conséquences de cette
situation et probablement celle qui a absorbé le
plus d’énergie et de moyens pour être
résorbé. Mais tous ces efforts se soldent
encore aujourd’hui par un échec relatif et
le peu de flexibilité du Système d’Information,
confronté à une réactivité organisationnelle
toujours plus grande et plus exigeante, est sans doute à
l’origine de la plupart des mécontentements
que génère l’informatique auprès
des managers et de leurs utilisateurs.
Or, sans réduction drastique de ce décalage
des cycles, aucun urbanisme global de l’entreprise
ne pourra être raisonnablement envisagé. Autrement
dit, les difficultés inhérentes à la
séparation de facto du monde des hommes et du monde
de l’information digitalisée ne pourront être
résolues durablement et en profondeur qu’en
parvenant à une compréhension précise
et approfondie des concepts qui caractérisent et
représentent une organisation réactive et
un Système d’Information flexible. Concernant
la partie organisationnelle de l’urbanisation, on
traduira sa recherche de réactivité en capacité
des processus et des structures à faire face aux
évolutions permanentes de leur environnement et aux
besoins qu’elles font naître tant en interne
que vis-à-vis de tiers comme les clients ou les partenaires.
Quant au volet informationnel de l’urbanisation, force
est de constater que les « outils » conceptuels
qui sont censés la réaliser sont encore aujourd’hui
plus adaptés à l’organisation et l’optimisation
de l’usage des technologies qu’à la création
d’une réelle flexibilité d’adaptation
et de transformation face aux besoins de l’entreprise.
C’est pourquoi une réflexion en profondeur
sera nécessaire pour imaginer de nouveaux concepts,
miroirs de ceux utilisés dans l’organisationnel
et capables de fournir simultanément un potentiel
de flexibilité et une réduction drastique
des délais de mise à disposition de nouveaux
services. Grâce à eux, le Système d’Information
pourra être construit en synergie avec le monde des
hommes et aboutir à la construction d’une véritable
Cité de l’Information dont la contribution
à l’urbanisme global de l’entreprise
sera réelle, reconnue, valorisée et indiscutée.
Une fois ces concepts identifiés et décrits
dans chacun des mondes, leur confrontation à travers
l’application du paradigme d’ambivalence permettra
d’assurer leur validité et leur cohérence
au sein d’un véritable langage commun partagé
par les responsables métiers et les techniciens de
l’information. Tel est l’objectif de ce livre.
Pour
y parvenir, il développera tout d’abord une
approche intuitive de l’urbanisation globale de l’entreprise
basée sur le nouveau paradigme d’ambivalence.
Elle permettra, à la fin du premier chapitre, de
caractériser le rôle et les objectifs de la
Cité de l’Information dans l’urbanisation
de l’entreprise et d’en fixer précisément
le positionnement relatif vis-à-vis des autres composantes
de représentation et de construction de sa réalité
opérationnelle.
Le second chapitre traitera du volet organisationnel. Il
s’appuiera sur une représentation dynamique
de l’entreprise basée sur la généralisation
du concept de processus en tant que vecteur unique d’objectivation
et de synchronisation de la contribution de ses métiers
et de ses structures. Il proposera une représentation
globale de la vision organisationnelle capable d’aider
les responsables métiers à acquérir
les niveaux de réactivité et de performance
nécessaires à l’acquisition d’une
différenciation opérationnelle.
Le troisième chapitre sera consacré à
la conception de la Cité de l’Information capable
d’aider les techniciens de l’information à
bâtir et faire évoluer leur Système
d’Information en synergie avec les changements organisationnels
décidés au sein de l’entreprise. Représentation
globale de la vision informationnelle, elle aura pour objectif
de la doter de tous les atouts pour faire face à
l’accélération croissante des besoins
d’automatisation et de dématérialisation
des activités. Elle développera pour ce faire
une capacité optimale de flexibilité et des
solutions pour réduire significativement les cycles
de développement.
Enfin, le quatrième et dernier chapitre proposera
une démarche globale d’urbanisation de l’entreprise
cohérente avec l’application du paradigme d’ambivalence.
Il envisagera une structuration des responsabilités,
notamment vis-à-vis de la conception et du développement
de la Cité de l’Information, à même
de créer les synergies opérationnelles tant
recherchées entre les responsables métiers
et les techniciens de l’information.
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